Définition et place des modalités en sémiologie :
En pathologie, comme en
homéopathie, tout repose sur la sémiologie, car qu’est-ce que la maladie
sinon la traduction sémiologique d’une
inadaptation réactionnelle
d’un organisme à des facteurs pathogènes ?
Ø
Soit à des facteurs
pathogènes naturels = c’est la sémiologie pathologique du malade, domaine de
la pathologie.
Ø
Soit à des facteurs
pathogènes expérimentaux = c’est la sémiologie pathogénétique des témoins
soumis à l’expérimentation, domaine de la Matière médicale homéopathique.
Le médecin cherche à faire le
diagnostic de la maladie du malade en comparant sa sémiologie avec celles
des maladies naturelles connues.
Le médecin homéopathie cherche
à faire le diagnostic de la maladie expérimentale semblable à celle du
malade, en comparant sa sémiologie avec celle des maladies expérimentales
connues : les pathogénésies.
Pour faire un diagnostic de
maladie naturelle ou pathogénétique, il faut établir un
ensemble sémiologique caractéristique de
cette maladie, avec le
minimum
de
signes
et de symptômes.
Mais cette détermination est rendue très difficile par la richesse et la
complexité de ces sémiologies. Il faut donc faire un choix en valorisant les
symptômes et les signes qui constituent la sémiologie. Il est donc
nécessaire de bien comprendre ce que cette sémiologie représente.
Le
symptôme
est la traduction, en langage clinique et/ou paraclinique, des modifications
physio-pathologiques présentées par un organisme sous l’influence de
facteurs pathogènes. Il peut être subjectif ou objectif, clinique ou
paraclinique.
q
En pathologie, on
préfère les symptômes objectifs, moins discutables, pour déterminer la
maladie du malade.
q
En pathogénésie, on
dispose surtout de symptômes subjectifs, moins fiables, mais plus
représentatifs de la réaction personnelle du malade ou du témoin que l’on
cherche à mettre en évidence.
Au contraire,
le signe est un indice, une indication
utile au diagnostic d’une
maladie naturelle ou expérimentale, par comparaison avec une indication
semblable connue d’une maladie naturelle ou pathogénétique.
Le signe est ainsi
toute information ayant valeur diagnostique
pour la reconnaissance d’une maladie :
q
Un antécédent
personnel ou héréditaire.
q
Une circonstance
étiologique.
q
Une particularité
morphologique ou caractérielle.
q
Une constatation
paraclinique : d’un signe radiologique à un taux de glycémie, etc…
Mais,
un symptôme peut devenir un signe quand il
est valorisé, c’est-à-dire
qualifié,
circonstancié,
accompagné
ou possédant des modalités.
Ainsi, en pathologie, un
symptôme comme la céphalée peut devenir un
signe
de
migraine
quand elle est unilatérale (qualifiée) survenant périodiquement avant les
règles (circonstanciée), précédée de troubles visuels et suivie de
vomissements de bile et d’engourdissement ou de parésie d’un membre
(accompagnée).
De même en pathologie, un
symptôme comme une douleur thoracique devient un signe de BRYONIA quand elle
est piquante (qualifiée), aggravée par le mouvement et la toux, améliorée
par la pression et couché sur le côté douloureux (modalités), avec soif et
transpiration (accompagnée).
Mais les critères de
valorisation sont un peu différents en pathologie et en homéopathie parce
que les objectifs sont différents.
En pathologie, on cherche à
mettre en évidence dans la sémiologie du malade les
signes communs de la maladie,
caractéristiques de cette maladie dont ils permettent de faire de
diagnostic. On néglige les signes propres de la réaction personnelle du
malade, sans intérêt pour le diagnostic nosologique.
En homéopathie,
on retient tous les signes caractéristiques
de la réaction du malade, les
signes communs et
les signes personnels, mais
on privilégie les signes de sa réaction
personnelle. Pourquoi ? Parce
que le choix entre deux remèdes couvrant les signes communs de la maladie du
malade sera fait sur les signes propres de la réaction personnelle du
malade, car ils sont caractéristiques d’un remède.
En effet, une même maladie peut
relever de remèdes homéopathiques différents : ils sont les mêmes signes
communs de la maladie, mais des signes de réaction personnelle différents et
caractéristiques de chacun de ces remèdes. Ainsi, une même pneumopathie à
pneumocoques peut relever de remèdes dont les réactions personnelles sont
aussi différentes de celles de BRYONIA, PHOSPHORUS ou VERATRUM ALBUM, ou
encore LYCOPODIUM. Ils couvrent tous la même maladie, mais avec leurs
réactions personnelles propres.
Inversement, un même remède
peut couvrir des maladies différentes parce que son registre est étendu,
mais nous retrouvons toujours la même réaction personnelle à travers des
signes communs divers. Ainsi, PHOSPHORUS peut être le remède homéopathique
d’une pneumopathie, d’une hépatite virale ou d’une hémorragie.
Le remède homéopathique doit couvrir les
signes communs de la maladie du malade mais aussi les signes personnels de
la réaction du malade, parce qu’ils sont caractéristiques du remède comme de
la réaction personnelle du malade = ce sont eux qui permettent d’identifier
le remède homéopathique. C’est le principe même de la similitude : une
similitude réactogène semblable.
Quels sont les
critères de la valorisation homéopathique ?
q
La qualification
des signes.
q
Leurs modulations
selon les circonstances diverses, c’est-à-dire les
modalités.
q
Leur concomitance
avec d’autres signes.
q
Leurs circonstances
d’apparition, c’est-à-dire les
signes
étiologiques.
Parmi ces critères, les
modalités tiennent une place majeure, sinon la première. Nous allons essayer
de les définir, puis de voir comment on est passé des modalités locales aux
modalités générales.
Des
modalités locales aux modalités générales :
L’évolution des idées procède selon une progression
discontinue : longues périodes de transformations lentes, insensibles,
suivies de brusques mutations, correspondant à des révolutions
scientifiques, intellectuelles ou… philosophiques, sous l’influence de
fortes personnalités qui cristallisent une « idée dans l’air ».
L’homéopathie n’échappe pas à la règle et son évolution est
marquée de mutations brusques qui cristallisent, sous l’influence de
personnalités exceptionnelles : BOENNINGHAUSEN, HERING, KENT, NEBEL ou
VANNIER, des idées, des techniques, découvertes ou exploitées déjà
empiriquement par de nombreux homéopathes.
Ainsi, autour du début du XX° siècle, la matière
médicale a subi en France une mutation avec l’apparition de matières
médicales didactiques. Jusque-là, les homéopathes français ne disposaient
que de matières médicales pures, comme celles de HAHNEMANN ou de JAHR. Avec
celle d’ESPANET, puis de JOUSSET, apparurent des matières médicales
simplifiées, expliquées, tenant de les relier à la physiopathologie qui en
était à ses débuts.
Mais elles étaient encore trop confuses. Il faudra attendre Léon
VANNIER pour disposer d’un outil pratique d’étude, où les signes
caractéristiques sont mis en évidence, où les modalités générales sont
isolées et groupées en tête de chaque remède, comme les latéralités.
Depuis, les modalités générales ont conservé une
place de choix, sinon la première, dans les ouvrages contemporains, que ce
soient ceux de CHIRON, de VOISIN, de LATHOUD, de DUPRAT ou de KOLLITSCH,
alors qu’ils peuvent différer par ailleurs les uns des autres, les uns
mettant l’accent sur le type sensible, d’autres sur les
signes étiologiques, d’autres sur les signes
concomitants. C’est pourquoi il est bon d’en consulter plusieurs.
Mais d’où sortent ces modalités générales
auxquelles on accordait la place d’honneur ? C’est ce que nous avons essayé
de démêler à travers les ouvrages à notre disposition : HAHNEMANN, JAHR,
HERING, CLARKE, KENT et BŒNNINGHAUSEN.
Quand on ouvre la Matière médicale de HAHNEMANN, on se demande
comment les premiers homéopathes ont pu l’utiliser pour déterminer le remède
homéopathique du malade : comment se retrouver devant cette profusion de
symptômes non valorisés et souvent contradictoires ?
Très rapidement, les homéopathes ont donc chercher des méthodes
pour arriver plus vite et plus sûrement à déterminer le remède homéopathique
du malade. Cette recherche s’est développée dans deux directions différentes
mais complémentaires : répertorisation et valorisation
des symptômes.
Les répertoires ont eu peu de succès en France, mais
beaucoup chez les Anglo-saxons où ils ont triomphé avec celui de KENT. Les
Français ont été davantage attirés par la valorisation et surtout les
tentatives d’explication de la sémiologie homéopathique par la
physiopathologie.
Les répertoires :
Les premiers répertoires de symptômes homéopathiques sont
contemporains de HAHNEMANN : ce sont ceux de JAHR et de BOENNINGHAUSEN.
Le répertoire méthodique des médicaments homéopathiques de JAHR,
dans sa traduction française de 1835, présente pour les rubriques les plus
complètes quatre chapitres :
q
Nature de l’affection ou sensation
q
Moment de la journée
q
Circonstances d’aggravation et d’amélioration
q
Signes accessoires
Les modalités y sont bien isolées, mais elles restent des
modalités locales : il n’y a pas à proprement dit, de modalités générales.
Ce répertoire, simple et facile à utiliser, dont le plan est
bien adapté à la technique homéopathique, va s’alourdir pour devenir dans
son édition de 1872 un monument peu pratique, peu utilisé, quoique
pratiquement le seul dont disposaient les homéopathes français qui, comme
chacun sait, ignorent les langues étrangères et n’ont découvert les
répertoires que beaucoup plus tard, avec celui de KENT.
Pourtant en 1846 avait paru la traduction du Répertoire de
BOENNINGHAUSEN où, sous le nom de Manuel de Thérapeutique
Homéopathique, il avait rassemblé deux répertoires, rédigés avec
l’approbation de HAHNEMANN, décédé peu avant sa parution.
Mais ce répertoire, difficile à manier, n’eut pas de succès en
France, alors que grâce à la traduction de T.F. ALLEN, il est à l’origine de
tous les répertoires anglo-saxons.
Néanmoins, il nous intéresse ici directement parce que nous
trouvons dans cet ouvrage la notion de modalités générales.
Dans sa préface (page XX), l’auteur montre qu’à ses yeux, les modalités
n’étaient jamais locales :
« Les conditions de l’exacerbation ou de l’amélioration… sont
avec l’affection générale dans une relation beaucoup plus étendue qu’on ne
le pense ordinairement et jamais elles ne se bornent exclusivement à tel ou
tel symptôme : au contraire, il arrive très souvent que le choix du
médicament convenable en dépend ».
Et il illustre sa réflexion par une observation montrant que le
choix du remède efficace avait été déterminé chez un malade par une
aggravation locale d’un symptôme qui n’existait pas chez ce malade, mais qui
présentait la même aggravation pour un symptôme différent, en l’occurrence
« en se faisant la barbe ».
Ainsi, BOENNINGHAUSEN semble être à l’origine des modalités
générales, mais on lui doit aussi la mise en évidence d’autres signes
généraux. Dans le 6° partie, sous le nom d’étiologie, il associe :
diathèse, rythme, étiologie et modalités, mais aussi les signes
concomitants.
Ainsi, dans HERING, qui s’attache comme JAHR, à hiérarchiser
les symptômes par une typographie différente, comme le fera ALLEN, il n’y a
pas à proprement parler une rubrique « Modalités générales ». Les rubriques
comme « Repos, position, mouvement » ou « Horaire », « Température » et
« Temps », comme du reste les rubriques « Périodicité » ou « Latéralité »,
concernent les modalités locales. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’avait pas
compris l’intérêt des modalités générales, ni qu’il ne les utilisait pas. Il
suffit de se rappeler le schéma inscrit en permanence sur le tableau noir de
sa classe : une croix de Saint-André partageant les signes homéopathiques en
4 sections : localisation et tissus, sensations, modalités, concomitants –
pour comprendre toute l’importance qu’il accordait aux signes généraux et on
peut dire que c’est un héritage direct de BOENNINGHAUSEN.
Cette répartition des symptômes, comme son trépied
symptomatique, sont restés les piliers de la détermination du remède. Mais
les modalités générales n’étaient pas mises en valeur dans une rubrique
particulière, regroupant tous les signes généraux. Ceci n’apparaît ni dans
la Matière médicale de CLARKE, ni dans les causeries de matière médicale de
KENT : le lecteur doit chaque fois « piquer » les modalités générales dans
plusieurs rubriques.
Devons-nous en conclure que les modalités générales,
découvertes par les Anglo-saxons sont revenues outre-atlantique quand les
homéopathes français se sont mis à lire les homéopathes américains ? Ils se
seraient contentés, avec leur besoin de logique et de rationnel, de formuler
de façon claire le concept de modalité générale et auraient groupé ces
modalités en une seule rubrique facile à mémoriser et à consulter ?
C’est possible, mais ce serait méconnaître le travail des
homéopathes français, qui n’avaient pas attendu pour valoriser les symptômes
et découvrir les signes généraux : nous revenons à notre hypothèse initiale
de cristallisation des idées qui avaient atteint leur état de
sursaturation.
L’évolution en France :
En effet, les homéopathes français n’étaient pas restés
inactifs. Non seulement ils avaient valorisé les symptômes, mais ils
s’étaient surtout attachés à relier logiquement l’homéopathie à la
médecine :
q
En tentant d’interpréter la sémiologie
homéopathique à travers la physiopathologie ?
q
En essayant d’adapter les conceptions
diathésiques de HAHNEMANN devenues obsolètes, aux connaissances successives
que la biologie apportait à la connaissance de la nature et de l’origine des
maladies.
q
En s’efforçant de relier la sémiologie à la
typologie et à la caractériologie, selon divers systèmes de références
complémentaires, constituant ainsi une typologie para-homéopathique,
intégrée dans une conception toxinique des diathèses.
Les homéopathes espéraient beaucoup de ces conceptions
toxi-constitutionnelles des malades, inventées par Antoine NEBEL
(1870-1954), reprises par Léon VANNIER (1880-1963), puis par
Henri BERNARD (1895-1980), Marcel MARTINY (1897-1982)
selon des références différentes et surtout :
q
une facilitation du choix du remède
q
une compréhension globale de l’organisme
malade et sain
d’où l’espoir de
trouver les éléments d’une thérapeutique préventive.
Si cette tentative n’a pas eu tout le succès qu’on pouvait en
attendre, c’est qu’elle reposait sur une méconnaissance initiale de la
nature réactionnelle de la similitude homéopathique.
En la plaçant sur le plan nosologique, hors du véritable
domaine de l’homéopathie, les homéopathes se condamnaient à renier leurs
théories explicatives, au fur et à mesure que la biologie progressait et
démentait leurs conceptions. Mais c’est tout de même à cette aspiration vers
une homéopathie non plus hérétique, mais intégrée dans la médecine, comme
une discipline différente, sortie de l’empirisme parce qu’elle accepte le
contrôle expérimental qui la confirme, quand on lui trouve des protocoles
expérimentaux adaptés à la nature de son sujet, l’expérimentation sur
l’homme, que l’homéopathie a conquis la place éminente qu’elle occupe
aujourd’hui dans le monde.
Au contraire, les homéopathes qui sont restés bloqués dans des
attitudes figées devant l’œuvre de HAHNEMANN, qui n’ont pas compris son
message comme une ouverture sur une nouvelle compréhension de la maladie
qu’il fallait approfondir et adapter en fonction des progrès des
connaissances scientifiques, ont stérilisé l’homéopathie, en ont fait une
secte sombrant dans un mysticisme qui lui a retiré tout crédit dans les
contrées anglo-saxonnes où elle s’est répandue.
Cette recherche d’une intégration de l’homéopathie dans la
biologie n’avait pas empêché, dans le même temps, de valoriser la sémiologie
homéopathique, pour en dégager les signes généraux et les modalités
générales que les homéopathes connaissaient et utilisaient depuis longtemps
pour une prescription rapide et sûre du remède.
Tout était donc prêt pour que
les modalités générales prennent la place qui leur revenait dans la matière
médicale : il a suffi du sens de l’enseignement de Léon VANNIER pour
qu’elles cristallisent dans le forme que nous connaissons aujourd’hui.
En conclusion, nous dirons que
ce n’est pas par hasard que l’homéopathie française a, depuis quelques
années, un tel rayonnement dans le monde. C’est parce qu’ils ont désengagé
l’homéopathie de toutes les philosophies, de tous les ésotérismes, qui n’ont
rien à voir avec elle et qui la déconsidèrent dans de nombreux pays où les
homéopathes sont regardés comme des mages, des thaumaturges, des farfelus
que l’on ne peut pas prendre au sérieux.
C’est parce qu’ils
ont dépassé une vaine querelle entre « uniciste » et « pluraliste », en
refusant d’en faire une question de doctrine : ils ne veulent y voir qu’un
question d’opportunité clinique. C’est parce qu’ils ont refusé de considérer
l’œuvre de HAHNEMANN comme une bible intangible, mais pensé qu’il
fallait la replacer dans son temps, persuadés que HAHNEMANN, homme de
progrès, les aurait approuvé de perfectionner son œuvre en fonction des
progrès des connaissances scientifiques, à condition de respecter le
principe de similitude et la méthode homéopathique qui a permis de la
vérifier pour le plus grand bien des malades.
C’est dans cette direction qu’il
faut poursuivre.
(extrait d’un article paru dans
la revue Homéopathie – 2/1984)